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"Aussi simple ... que boire un verre d'eau" - Réflexions sur la voie vers Ahiṃsā

Dernière mise à jour : il y a 4 jours


par Sarah Jane Giarmoleo et Patricia Meyer



Parler de Ahiṃsā apparaît aujourd'hui à la fois nécessaire et frustrant. Les nouvelles tragiques du monde, si facilement accessibles et presque anesthésiantes, leur impact sur notre psychisme saturé d'images terribles, nous font vivre dans un espace d'égarement dans lequel le yoga peut nous venir en aide, ne serait-ce qu'à un niveau secondaire au regard du macrocosme.

Le microcosme et le macrocosme dans lesquels nous sommes inscrits simultanément en tant qu'êtres humains ont besoin, afin de pouvoir rester en harmonie, de structures porteuses qui nous permettent de traverser les deux dimensions sans être aspirés par l'une ou l'autre.

Pas besoin d'aller loin pour voir le mal ...

Le Dr Mayur V. Kaku, fameux neuro-chirurgien et yoga-thérapeute indien explore le concept de ajasra aśubham, « impureté permanente » (Bhagavad Gīta, chapitre 16) selon lequel le penchant des êtres humains envers la cruauté, la haine, l'égoïsme, la peur et la colère, les pensées impures, est le fruit naturel de l'évolution humaine, et par conséquent absolument banal.

De la même manière qu'une constante sublimation permet de dépasser nos instincts, nous pouvons petit à petit les remplacer en développant de bonnes habitudes et attitudes telles que la créativité, l'amour et le respect, en s'exerçant constamment à faire passer autrui avant soi-même, en partageant la compassion et les cercles vertueux.

Ce que nous devrions faire, c'est activer viveka, notre capacité de discernement, et nous élever au-delà de nos instincts de base dans un effort d'introspection confiante, pour nous orienter vers une condition plus légère et lumineuse de notre mental. Aller de āsurï sampat, les tendances démoniaques, vers daivï sampat, les qualités divines.

Si nous acceptons donc l'idée qu'il existe une inclination envers hiṃsā, l'attitude violente, et qu'il nous faut en revanche apprendre et cultiver celle de ahiṃsā, le défi est de désarmer hiṃsā par un travail continu et permanent consistant à redécouvrir que nous faisons partie d'un tout, de la création, de Dieu. Lorsque cet état d'attention et de conscience est atteint, il devient impossible d'exercer la violence sur quelque chose ou sur quelqu'un, car ce serait comme l'exercer sur soi-même ou sur Dieu. Dans cette optique, ahiṃsā ne signifie pas simplement ne pas tuer, ne pas nuire, ne pas être cruel, mais son sens s'élargit spontanément vers celui d'amour, puis, si l'on va un peu plus loin, vers celui de paix.

Le yoga entre nos mains : un outil puissant sur le chemin vers Ahiṃsā, vers notre essence divine.

Nous avons choisi de présenter une séquence de hasta mudrā visant à accroître le niveau de conscience. Une invitation à devenir nous-mêmes source de Lumière, en nous opposant de façon héroïque à la tendance vers hiṃsā, en purifiant, décroûtant, rééduquant progressivement notre mental, toujours plus en profondeur, jusqu'à trouver cette résonance absolue et incontestable qui rend l'attitude non violente simplement et parfaitement naturelle.

« La pratique des mudrā est très éloignée de nous. Et elle le reste d'autant plus si on essaie de la comprendre par l'intellect. Bien des difficultés disparaissent dès qu'on fait une petite tentative pour l'expérimenter. Ces gestes nous révèlent alors que nous sommes doués de sensibilité et de circuits bioénergétiques. »

W.T.Ruta, Dieu est bonheur, 2011

Les mudrā sont des gestes qui canalisent l'énergie avec de multiples effets et objectifs, et qui agissent sur différents plans. Elles sont formulées dans un système précis et direct, elles sont accessibles et bénéficient d'une pratique moins focalisée sur la volonté, typiquement occidentale, de rationalisation. Même s'il est vrai que pour les expérimenter il vaut mieux se taire et pratiquer, il ne faut toutefois pas les exécuter au hasard, comme des ornements que l'on suspendrait çà et là pour donner une tonalité un peu plus mystique à notre pratique. Les mudrā sont bien plus qu'une suggestion.

Les moyens à notre disposition pour étudier ce monde sont : les textes – Śāstra, l'iconographie, les enseignements directs des Maîtres, l'expérience acquise par une pratique personnelle, en véritables « élèves pour la vie ».

Śri Śri Śri Saccidānanda Yogi enseignait :

« Lorsque tu te sens en colère, que ton mental est agité, assieds-toi et bois un verre d'eau. Puis pratique ekāgratā sur ājñā en fixant ton regard entre les deux sourcils. Tu trouveras śānti à l'intérieur et à l'extérieur ! »

Un geste vraiment simple, précédé par un autre encore plus simple et naturel : « boire un verre d'eau ». Cette petite action recèle un savoir : l'eau stabilise le prāṇa. Quand le prāṇa n'est pas agité, le mental se calme aussi. Il suffit de penser à la façon dont une maman console l'enfant qui est tombé : « du calme, ce n'est rien, bois un peu d'eau et ça passera !»

Quand on dit que la pratique des mudrā est simple « comme boire un verre d'eau » on se réfère autant à leur effet immédiat, qui est extraordinaire, qu'à la possibilité d'en faire l'expérience même quand notre état de santé n'est pas le meilleur ou que notre sādhana n'est pas consolidée. Pour rendre une pratique simple, la transmettre de façon directe et claire, il est important d'avoir accompli un parcours guidé par un maître compétent, et avant tout de s'y consacrer avec humilité. Bien que les hasta mudrā soient des gestes que l'on peut répéter aisément, ils proviennent d'un travail très profond d'expé-rimentation et de compréhension des circuits bioénergétiques qu'on a évoqués, d'une connaissance ancienne qui a traversé l'espace et le temps, d'une tradition ininterrompue et sacrée, la paramparā.

En effet, « chaque fois que nous sommes devant l'adverbe « simplement » nous faisons face à quelque chose de très exigeant et douloureux », comme le témoigne Maria Albanese dans D'abord l'offrande, W.T.Ruta 2020.


Art et mystère ... plonger dans la pratique

La brève séquence que nous proposons ci-dessous s'avère être profondément apaisante : petit à petit, les positions singulières des mains ont un effet sur les différents plans de l'être, à commencer par la sensation immédiate de relaxation au niveau du système nerveux, puis la modulation douce des fréquences énergétiques, et enfin l'état de conscience du pratiquant qui s'affine et s'élève spontanément.

Nous proposons de commencer par un moment de concentration dans une posture assise adaptée, en portant l'attention sur la respiration dans le but d' « accorder » le mental et le corps et de se préparer à une écoute subtile. On pourra privilégier les prāṇāyāma qui insistent sur les phases de rétention, c'est-à-dire cette dimension où la paix est directement manifeste et accessible.

Il faut maintenir chaque mudrā entre trois et cinq minutes, et entre une position des mains et l'autre il est bon de prendre un petit moment pour observer, goûter les effets bénéfiques et les changements. Sauf de rares exceptions, les mudrā doivent être pratiquées en séquence, par groupes de deux ou trois. Les trois parties qui composent la série que nous présentons peuvent être éventuellement pratiquées séparément, mais chaque fois on termine par prāṇa mudrā.


Connexion et purification

Añjali mudrā : offrande, salut, bénédiction

Un geste simple et commun, très propice pour ouvrir un cycle de pratique ou un rituel. Chaque doigt représente un des cinq éléments subtils, et le yoga enseigne que dans chacun circule le prāṇa vāyu correspondant. Il est donc possible de réguler le flux d'énergie et d'oxygène dans les différentes parties du corps et d'en alimenter les fonctions. Nous pouvons également influencer l'activité de ida nāḍi et piṅgalā nāḍi afin d'obtenir un équilibre entre le côté droit et le côté gauche du corps, ainsi qu'entre les deux hémisphères du cerveau. Les mains jointes, tous les doigts sont en contact, en particulier le bout des doigts. C'est à ce niveau-là que nous essayons de percevoir les pulsations. Les cinq éléments s'harmonisent, le stress diminue.

Añjali mudrā contribue à calmer les émotions, aide à dépasser les tendances égoïstes en laissant émerger un authentique sentiment de compassion.



Adho mukha mudrā : le signe renversé

« Salut à Bhāskara qui soulage toutes les peines, détruit tous les péchés, soigne

toutes les maladies ».


Cette mudrā nous a été transmise par Śri Śri Śri Saccidānanda Yogi. Dans Dieu est bonheur (W.T.Ruta 2011) son efficacité est décrite ainsi : « Si les chagrins, les péchés, les maladies nous dépriment, qu'ils nous emmènent vers le bas, en même temps le sentiment d'oppression qui en résulte nous conduit dans les recoins les plus sombres de l'âme. La lecture de cette mudrā, où les doigts pointent vers le bas, pourrait être : amener la lumière vers les mondes inférieurs... »

À partir de Añjali mudrā, en gardant les mains jointes, on tourne les poignets pour diriger le bout des doigts vers le bas.

Pacifier

La série de quatre mudrā qui suit intensifie la purification au niveau mental et affine de façon extraordinaire la perception des changements très subtils qui se produisent peu à peu, créant un flux harmonieux d'énergie et élevant les fréquences vibratoires.



Bhairavī mudrā : invoquer la Śakti, énergie divine

Les deux mains sur le ventre, poser la main droite sur la main gauche, les paumes tournées vers le ciel. Les pouces sont détendus et ne se touchent pas, ou à peine. Cette mudrā relâche l'anxiété et la peur et donne une sensation de confiance et de courage.


Dhyāna mudrā 1 : le sceau de la méditation

La main droite est posée sur la main gauche, le bout des pouces se touche et on peut ressentir la pulsation. Les effets de cette mudrā qui est familière à ceux qui pratiquent la méditation, sont nombreux et bien connus. L'un d'eux est celui qui favorise l'abandon des attachements toxiques.


Dhyāna mudrā 2

Croiser les index, les majeurs, les annulaires et les auriculaires, joindre le bout des pouces, sentir la pulsation. Une très belle variante de Dhyāna mudrā, plus intense et plus subtile.


Dhyāna yoga mudrā : se dissoudre dans quelque chose de plus grand

Croiser les index, les annulaires et les auriculaires. Joindre le bout des pouces et des index en formant deux cercles, rapprocher les phalanges médianes des index.

Sentir la pulsation entre les points de contact, et la sensation agréable de la respiration à l'intérieur, l'expansion de la lumière.



Demeurer dans la conscience

Ananta prajñā mudrā : conscience infinie et suprême


Trois phases d'exécution

  • Première phase : former deux anneaux avec le pouce et le majeur de chaque main et les entrecroiser.

  • Deuxième phase : croiser les annulaires et les auriculaires.

  • Troisième phase : pointer les index et joindre les pointes qui sont dirigées vers l'avant ou légèrement vers le bas.


La mudrā est complète, les mains sont à la hauteur du ventre. Diriger son attention vers les points de contact, effectuer une légère pression, suffisante pour pouvoir ressentir la pulsation. Garder la connexion avec la respiration intérieure. Ananta prajñā mudrā (appelée aussi ātmā mudrā ) nous conduit vers l'essence, notre vraie nature, qui est joie et pure conscience.


Prāṇā mudrā : recharger les batteries


On la pratique avec les deux mains, le dos des mains en appui sur les genoux. Joindre le bout du pouce, de l'annulaire et de l'auriculaire ; l'index et le majeur sont tirés et détendus.

Terminer la séquence avec prāṇā mudrā permet d'obtenir un effet équilibrant et énergisant, ainsi qu'une sensation d'alignement parfait des cakras et des souffles vitaux.

L'espace mental est tranquille. Présence.


En conclusion, une remarque à propos d'un des sens du mot mudrā, ou encore signe, « empreint ». L'étymologie de ce terme sanscrit est intéressante : il est composé de la racine mud qui signifie joie et de ra qui signifie apporter. En pratiquant les mudrā, que ce soit au niveau des mains, du corps ou des paroles nous voulons donc imprimer, marquer de façon indélébile quelque chose de positif dans notre système bio-psychique pour nous diriger sereinement et fermement sur le chemin de la non-violence, de la paix.

Ahiṃsā et śānti sont liées de façon indissoluble, et nous engager dans cette direction est aujourd'hui indispensable.


Illustrations d'Alberto Beggio

Traduction en français par Myriam Lorimy


Patricia Meyer
Patricia Meyer
Sarah Jane Giarmoleo
Sarah Jane Giarmoleo

 
 
 

1 commentaire

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bernard
il y a 4 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci pour ce rappel de la Gita, de notre condition et de notre devenir lumineux. oui le mudra en l'intériorisant. "Simplement boire un verre d'eau " ! Ahimsâ et Saucha

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